(Nouvelle écrite pour le fanzine "Maskot")
Les Autres
Écrit par Kahori
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D’abord, il y avait eu le tonnerre des explosions. Puis les flashs, des lumières blanches si éblouissantes que le monde entier en devint aveugle. Ensuite, il y avait eu le silence, semblable à un instant d’éternité figé dans le temps.
Le temps avait repris son cours de longues minutes plus tard. Ça avait été la panique. Ensuite la colère. Qui était responsable de ce phénomène qui avait causé tant d’accidents et de morts, mais qui n’avaient rien détruit malgré tout ? Quel pays ? Quelle organisation ? Était-ce seulement… humain ? Mais personne n’avait de réponse à ce chaos. La peur revînt. L’inconnu était effrayant, d’autant plus si l’on était complètement démuni devant lui.
Mais les mois s’écoulèrent sans que rien d’autre ne se passe. La vie avait repris son cours. Les humains étaient ainsi faits : les habitudes, la monotonie de leur vie, annihilaient peu à peu le souvenir de cette journée. Ce fut pourtant ce jour-là qui fut à l’origine de tout.
Un an plus tard, étaient apparus les Autres. Ce fut d’abord des cas rares et isolés qui passèrent presque inaperçus. Mais le phénomène s’étendit rapidement et, en l’espace de quelques semaines, un tiers de la population mondiale était « infecté ». Ces humains étaient pris de crises de cannibalisme, et seuls leurs yeux devenus rouges et leurs force et agilité décuplées les différenciaient des humains « sains ». Mais la folie n’était pas loin. Bientôt, les Autres n’agirent plus que par instinct. La terreur revint alors.
Deux générations plus tard, les descendants des survivants à cet étrange phénomène n’avaient toujours trouvé ni réponse ni remède, mis à part qu’une partie de leurs ancêtres s’étaient vus implanter un gène dormant, lors de cette journée où les flashs lumineux avaient frappé, et que ces gènes, qui s’étaient éveillés un an plus tard, avaient modifié leur métabolisme. Oh, les humains « sains » avaient bien tenté de comprendre ce phénomène, mais la seule chose qu’ils avaient découverte, c’était qu’ils ne pouvaient être « contaminés » par les Autres. Le gène ne semblait pas transmissible. Ils avaient aussi bien vite découvert qu’ils étaient complètement dépassés face à eux. Et aussi qu’ils étaient un met de choix pour les Autres. La plupart des humains « sains » avaient alors déserté les villes et vivaient depuis en autarcie dans de petits campements, coupés de tout ce qui se trouvait au-delà des remparts qui les protégeaient. Ils n’étaient cependant plus très nombreux.
Ce n’était pas le cas des Autres, qui n’avaient de cesse de les chasser et de les dévorer…
*****
Il faisait froid dans la caverne. Humide aussi. La faible lueur lunaire permettait d’y voir assez clair pour se mouvoir sans heurter les parois ou les gros cailloux sur le sol. Malgré le froid, il était impossible d’allumer un feu ; ils ne devaient pas se faire repérer par les Autres.
— Vous croyez qu’ils sont encore là ? On devrait bouger : nous allons finir par tomber malade si nous campons ici sans feu. »
Lucas jeta un regard à Sally. Elle avait sans doute raison, mais il préféra détourner son regard vers l’entrée de la caverne plutôt que de lui répondre.
Cela faisait huit jours qu’ils avaient fui le campement de l’Ouest. Les Autres avaient réussi à les envahir par une brèche dans les remparts qui les entouraient. Ils avaient immédiatement commencé le massacre. Les humains sains étaient une denrée rare, et le campement de l’Ouest en comptaient près de quatre cents. Mais face à la force et à la rapidité surhumaines des Autres, ils avaient été complètement démunis, pris au piège au sein des remparts qui devaient les protéger.
Ils étaient encore une cinquantaine lors de leur fuite dans la forêt, à dix kilomètres du campement. Ils étaient une quinzaine lorsqu’ils avaient atteint le pied de la montagne. Il ne restait que sept humains du camp de l’Ouest lorsqu’ils avaient découvert cette caverne derrière un amas boiseux.
Un hoquet se fit entendre. Lucas ouvrit les bras et Mélodie vint se blottir contre lui. Avec ses grands yeux bleu océan, ses joues rondes et ses longues boucles blondes, elle était l’archétype d’un angelot. Du haut de ses six ans, elle avait fait preuve d’un courage inimaginable pour une si jeune enfant. Elle avait retenu ses cris et ses pleurs malgré sa terreur. Mais à présent, Mélodie avait besoin du réconfort des bras de son grand frère.
Lucas serra sa petite sœur contre lui et, tout en passant sa main sur l’épaisse chevelure dorée, il chanta doucement la berceuse que lui avait apprise leur mère. Aussitôt, les tremblements du petit corps contre lui s’apaisèrent et un souffle régulier se fit sentir contre son cou. Sentant enfin le petit corps se détendre contre lui, le jeune homme réinstalla la fillette plus confortablement, la gardant précieusement entre ses bras.
Sally, lassée d’être ignorée, se déplaça jusqu’à se retrouver en face Lucas. Cette jeune femme au visage constellé de tâches de rousseur était recouverte de boue, et seules quelques mèches rousses semblaient avoir avaient échappé à toute saleté. C’était étrange de la voir si sale et dépareillée, elle qui avait toujours mis un point d’honneur à fuir le moindre grain de poussière et tout travail manuel. Elle était très belle et élégante. Cependant, en tant que fille unique du chef du campement de l’Ouest, elle avait été trop surprotégée et n’avait que trop abusé de ses privilèges. Alors que ses grands yeux verts le mitraillaient, Lucas se demanda comment elle avait pu survivre jusqu’à cette caverne – et surtout comment elle avait pu rester si calme.
En réponse au regard chargé de reproches, le jeune homme fit un mouvement du menton vers les quatre autres occupants de la cavité. Ceux-ci dormaient, serrés les uns contre les autres. Ils pouvaient enfin se reposer un peu avant de reprendre la route vers le campement se trouvant de l’autre côté de la montagne, et le mieux qu’ils pouvaient faire, c’étaient d’en profiter.
— Fais-toi une place entre eux. Tu auras bien assez de chaleur. De plus, il fait presque nuit. Ça serait du suicide de sortir d’ici maintenant. »
Sally jeta un regard dégoûté vers les dormeurs. Elle allait répliquer à Lucas, mais une voix rauque, ensommeillée, la coupa dans son élan.
— Personne ne te retient ici. Si t’as envie de t’faire bouffer, je t’en prie, ne t’en fais pas pour nous. D’ailleurs, ça serait une bonne idée. Quoique… Non, attends plutôt l’aube. Ainsi, ça nous ferait une chouette diversion quand on reprendra la route. »
Effaré par cette tirade, Lucas posa brusquement sa main libre contre la bouche de Sally et lui lança un regard suppliant. Cette dernière semblait hors d’elle et prête à se faire entendre. Mais si elle se mettait à hurler, ils allaient se faire repérer et nul doute qu’aucun d’entre eux ne reverrait la lueur du jour.
Le jeune homme ne retira sa main que lorsqu’il fut certain que la jeune femme ne crierait pas. Il porta ensuite son attention sur Aymeric qui, toujours avec un sourire narquois et les yeux ensommeillés, s’était relevé et se dirigeait vers eux. Sally, toujours aussi furieuse, se releva elle-aussi et, tout en bousculant l’homme sur son passage, alla s’allonger à la place qu’il venait de quitter. Aussitôt, Leya, une grande femme à la peau mate et aux courts cheveux noirs, se retourna et la serra contre elle, toujours endormie – du moins, le paraissait-elle. Il ne fallut que quelques instants pour que Sally cesse de lui résister et qu’elle se détente, trouvant enfin elle-aussi le sommeil.
Lucas ne put empêcher un petit rire de lui échapper à cette scène, enfin détendu. Puis, sentant une main contre son bras retenant Mélodie, il grimaça et reporta son attention sur Aymeric.
— Ça te fait encore mal, on dirait. Tu ne devrais pas autant forcer dessus. Tu veux que je la prenne ? »
Lucas lui répondit en secouant vivement la tête de droite à gauche, faisant virevolter davantage ses mèches blondes devant son visage. Il n’était rassuré qu’avec sa petite sœur entre ses bras. Puis, sentant la même main lui effleurant le front afin de dégager la vue de ses yeux bleus, il sourit à son meilleur ami.
— C’est supportable, ne t’en fais pas. »
Aymeric haussa un sourcil, sceptique. Il ne contredit pas Lucas, cependant. Il savait que le jeune homme était d’un naturel surprotecteur avec sa sœur, et cela depuis la naissance de cette dernière. Leur mère était morte en couche et Lucas, âgé alors de dix-huit ans, avait pris son relai et était devenu le pilier de la petite famille. Quand Aymeric était arrivé au campement de l’Ouest quatre ans plus tôt, il avait été fasciné par la chaleur et l’innocence qui émanait de Lucas. Et quand il voyait à présent le frère et la sœur, tellement semblables l’un à l’autre, il n’avait envie que d’une seule chose : les protéger et les emmener loin de ce monde dérangé.
Mais avec les quatre autres rescapés qu’il devait se coltiner, ça n’allait pas être facile. D’autant plus que ses instincts primaires avaient tendance à reprendre le dessus, et que les contrôler lui demanderait de plus en plus d’effort… du moins jusqu’à ce qu’il les apaise.
Aymeric ébouriffa ses courts cheveux noirs et, dans un soupir, se leva et alla se poster à l’entrée de la caverne. Puis, avec un sourire qui n’augurait rien de bon, le regard tourné vers les profondeurs de la forêt, il dit simplement :
— C’est à mon tour de monter la garde. Va dormir aussi. Tu auras besoin de toutes tes forces demain. »
Lucas acquiesça et, faisant très attention à son précieux fardeau entre ses bras, alla s’allonger avec les autres. Cependant, il ne put fermer les yeux que lorsque son ami se retourna enfin vers lui et qu’ils articulèrent ensemble silencieusement un « Bonne Nuit ».
*****
Lorsque Lucas se réveilla le lendemain, les premiers rayons de soleil venaient d’apparaître dans la caverne. Un petit rire lui indiqua que Mélodie était réveillée depuis un moment. Elle était d’ailleurs en train de jouer avec Aymeric.
Sally était assise dans un coin, l’air ronchon, alors que Leya était toujours collée à elle et semblait babiller joyeusement à son oreille. En remarquant la légère lueur rosée apparaissant sur les joues de Sally, Lucas se demanda ce que la grande brune aux allures de guerrière pouvait bien lui raconter.
Quant à Gunther – un homme dans la quarantaine, et qui était par ailleurs le plus âgé de leur groupe de survivants – s’occupait de leurs maigres provisions et préparait des portions équitables pour leur petit-déjeuner.
Lucas, toujours allongé, observa longuement le petit groupe. Mais, en se rendant compte qu’il manquait quelque chose, il se redressa brusquement et plissa les yeux dans un effort de concentration. Non, il ne manquait pas « quelque chose » : il manquait « quelqu’un ».
— Où est Fouad ? »
Fouad était un peu plus âgé que lui et était physiquement tout son contraire – c’était un homme à la peau très sombre et à la constitution très impressionnante. Lucas l’aimait bien car, malgré ses airs de brute, Fouad avait toujours été très gentil avec lui et était d’un naturel calme. Et puis, dans cette situation, il était rassurant de l’avoir auprès d’eux.
— On l’ignore. »
Leya avait cessé son babillage et avait baissé la tête après lui avoir répondu. Lucas interrogea aussitôt Aymeric du regard.
— Pendant la nuit, Fouad est sorti. J’ai tenté de le retenir, mais… Enfin, tu le connais. Ça fait déjà trois heures. Je crois qu’il est inutile de l’attendre. »
Tout en parlant, il s’était rapproché de Lucas dont les yeux venaient de s’écarquiller d’horreur. Voyant les yeux bleus devenir humides, Aymeric passa la main dans les cheveux blonds dans une tentative de consolation. Le jeune homme se reprit aussitôt. Ces derniers jours, il avait déjà perdu tant de personnes. Il ne pouvait pas se permettre de s’effondrer maintenant alors qu’il lui restait encore Mélodie et son meilleur ami. Par rapport aux autres membres de leur groupe de survivants, il devait s’estimer chanceux.
— Aym’, si on mangeait ? Nous allons devoir reprendre notre route, non ? » dit-il finalement avec un faible sourire.
*****
Le soleil déclinait dangereusement vers l’horizon. Déjà, le ciel prenait des teintes orangée et rosée. Cela faisait des heures qu’ils marchaient. Il fallait qu’ils trouvent rapidement un endroit sûr pour la nuit. Le groupe était éreinté, mais aussi heureux : les Autres ne les avaient pas attaqués – ils n’en avait croisés aucun jusqu’à présent, grâce au sacrifice involontaire de Fouad, peut-être ? – et ils savaient que le campement salvateur serait en vue le lendemain.
Lorsque des craquements se firent entendre, la petite troupe se figea un instant. Juste une pincée de secondes. Ensuite, comme dans un rêve, Lucas aperçut Aymeric qui enlevait Mélodie du sol, la calant contre lui d’un seul bras en lui hurlant quelque chose. Mais il n’entendait rien à par son cœur qui tambourinait à ses tympans, le rendant sourd à tout autre son. Alors, Aymeric lui agrippa brusquement un poignet de sa main libre et le tira à sa suite, l’obligeant à courir. Il lui fallut parcourir quelques mètres avant que son ouïe le laisse entendre autre chose que les tambourinements de son cœur. Son ami lui ordonnait de courir, et plus vite. Du coin de l’œil, il vit que Leya faisait de même avec Sally, qui avait du mal à suivre le rythme qui lui était imposé. Lui-même souffrait déjà et peinait à suivre Aymeric. Et lorsqu’il entendit les hurlements de douleurs et de terreur de Gunther derrière eux, il ne put s’empêcher de regarder derrière lui.
Les Autres se regroupaient autour du corps de Gunther, maintenu au sol par trois d’entre eux. L’un avait la tête plongée au niveau du ventre de l’homme. Quand l’Autre releva la tête, Lucas aperçu sa mâchoire dégoulinante de sang sur laquelle pendouillait un lambeau de chair. Il eut un haut-le-cœur à cette vision, et seule la main d’Aymeric, qui le tirait toujours, l’empêcha de s’effondrer complètement sur le sol. Cependant, son ami ne s’arrêta pas. Lucas fut traîné plus d’un mètre sur les genoux avant qu’il parvienne à se remettre en équilibre sur les pieds.
— Regarde devant toi ! Et cours plus vite, Lucas ! » le fustigea Aymeric.
À bout de souffle, Lucas ne répondit pas et se contenta de fixer le dos de son ami et la chevelure dorée de sa sœur. Son esprit était complètement vide à présent.
Leya, qui les suivait de près avec Sally, fronça les sourcils face à cette scène. Quelque chose clochait.
« Il n’a même pas été ralenti lorsque Lucas est tombé, alors qu’il a en plus Mélodie dans les bras. C’est bizarre, non ? »
Ce n’était pas la première fois qu’elle remarquait ce genre de chose depuis que l’homme était arrivé au campement de l’Ouest. Mais comme ils n’étaient que très peu en contact l’un avec l’autre, elle ne s’était jamais vraiment souciée de ce genre de détails.
Jusqu’à présent.
*****
Les Autres ne les suivaient plus depuis un bon moment – sans doute depuis que Gunther était tombé entre leurs mains. Mais Aymeric continua à les faire courir jusqu’à ce qu’ils soient en sécurité au sein d’une vieille mine abandonnée. Sally et Lucas s’étaient littéralement effondrés sur le sol poussiéreux, à bout de souffle, leurs jambes ne les tenant plus. Leya aussi était essoufflée, mais cette fille était aussi une guerrière. Elle n’aurait sans doute eu aucun problème à courir plus longtemps, et certainement plus vite aussi si elle n’avait pas eu à traîner Sally derrière elle. Quant à Aymeric, mis à part ses cheveux en bataille et ses joues légèrement rougies par la morsure du vent, il ne semblait pas avoir fourni un quelconque effort physique.
Quand une petite main fraîche se posa sur sa nuque dégagée, Lucas tressaillit et tourna son visage vers Mélodie. Son visage semblait soucieux.
— T’as mal ? »
Le jeune homme secoua la tête, souriant. Puis, il se tourna sur le dos et prit la fillette dans ses bras, tentant de la rassurer sur sa condition. Après tout, dès qu’il aurait récupéré son souffle, il irait parfaitement bien.
Mais il ne put empêcher quelques faibles gémissements douloureux de passer le seuil de ses lèvres lorsqu’Aymeric manipula ses jambes. Un coup d’œil vers le bas de son corps lui permit de remarquer les grandes taches rougeâtres qui maculaient son pantalon en toile au niveau des genoux. Sans doute avait-il récolté davantage que des ecchymoses lorsqu’il était tombé lors de leur course.
Aymeric soigna ses genoux avec les seuls moyens dont il disposait : de l’eau et quelques bandes de tissu coupées dans sa propre chemise. De toute façon, ils seraient au campement le lendemain et il pourrait se faire correctement soigner les genoux là-bas. Lucas soupira de bien-être une fois les bandages placés. Son cœur avait enfin cessé son rythme effréné et il avait pu calmer les irritations de sa gorge grâce quelques gorgées d’eau.
Mais peu à peu, la cacophonie des estomacs affamés commença. Gunther transportait la grande majorité de leurs maigres provisions et, à présent qu’ils l’avaient perdu, il ne leur restait que les quelques baies qu’ils avaient cueillies lors de cette longue journée de marche. Après les avoir partagées entre eux, Aymeric donna sa propre part aux deux blonds. Quand Sally lui fit la réflexion que, s’il ne voulait pas sa part, il aurait dû la partager avec elle aussi, il lui jeta un regard si vindicatif qu’elle baissa la tête et n’osa pas lui tenir tête davantage.
Leya, contrairement à ses habitudes, restait silencieuse. À peine caressa-t-elle le bras de Sally, en signe de réconfort. Elle s’assurait discrètement de garder l’homme dans son champ de vision. Et si ce dernier remarqua son manège, il n’en montra rien.
Une fois qu’ils eurent tous terminé de manger, Aymeric leur conseilla de dormir et se porta volontaire pour le premier tour de garde. Sally alla aussitôt s’allonger contre Lucas, la petite Mélodie s’installant confortablement entre eux. Tous les trois s’endormir dès que leurs paupières s’abaissèrent.
— Ils sont mignons tous les trois. On dirait une vraie petite famille, tu ne trouves pas ? » lança Leya à Aymeric.
— C’est ridicule. »
La jeune femme eu un sourire narquois. La lueur de jalousie qu’elle vit dans le regard de l’homme posé sur le trio ne la trompait pas. Elle n’arrivait pas vraiment à deviner ce qu’il ressentait pour Lucas et sa sœur, mais elle se doutait que ce n’était pas de la simple amitié fraternelle. Elle avait remarqué plus d’une fois à quel point il semblait possessif quand il s’agissait de ces deux-là.
Quand Aymeric alla s’installer à l’entrée de la mine, Leya se détendit légèrement et, après avoir annoncé qu’elle prendrait le second tour de garde, elle s’allongea contre Sally et tenta de trouver le sommeil.
*****
La nuit était à son apogée lorsqu’une crampe à l’un de ses mollets réveilla brusquement Lucas. Délicatement, il décrocha les petites mains agrippées à son pull et se redressa. Il retint à grand peine un cri de douleur lorsqu’il bougea sa jambe. Cependant, sachant que rester ainsi immobile ne ferait pas disparaître la crampe, il se força à se mettre debout. Une fois cela fait, il jeta un œil à l’entrée de la mine. Mais il eut beau plisser les yeux, il ne vit personne. Aymeric n’était pas là. Et d’après le peu qu’il y voyait, Leya non plus n’était plus auprès d’eux.
Un son étouffé le fit sursauter. Ça venait de plus loin dans la mine. Peut-être que ses deux compagnons se trouvaient là-bas ? Mais c’était étrange qu’aucun des deux ne monte la garde à l’entrée. Le cœur de Lucas se mit à battre furieusement. Et s’ils avaient un problème ? À cette pensée, son inquiétude pour Leya et son ami grimpa en flèche. Aussi, faisant fi de la douleur aigüe qui martyrisait sa jambe, il commença à s’avancer vers les profondeurs de la mine. Mais la visibilité se dégradant de plus en plus au fur et à mesure des pas qu’il effectuait, son pied ne put éviter le petit rocher qui le fit tomber. Ses genoux amortirent une nouvelle fois sa chute, ravivant la douleur des blessures faites lors de leur course quelques heures plus tôt.
Lucas étouffa du mieux qu’il put le cri de souffrance qui franchit ses lèvres. Il resta immobile quelques instants, puis, n’entendant rien d’autre que le bruit de sa propre respiration malaisée, il se redressa et reprit son chemin vers le son qu’il avait entendu plus tôt. Cependant, il ne put faire que quelques pas avant d’entrer en collision avec une masse qui venait d’apparaître devant lui.
— Je peux savoir ce qu’tu fabriques, Lucas ? »
Le jeune homme s’était instinctivement agrippé à Aymeric pour éviter de tomber une fois de plus. Il fut brusquement très embarrassé et ses joues le chauffèrent. Au son de la voix agacée de son ami, il eut l’impression d’avoir interrompu quelque chose.
— Désolé ! Ma jambe me faisait mal et je me suis réveillé. Je ne t’ai pas vu et Leya non plus, alors… »
Une main contre sa bouche freina le reste de ses explications hasardeuses.
— T’aurais pas dû te lever si ta jambe te faisait mal. J’te rappelle qu’on a encore un long chemin à faire demain. Retourne te coucher. Je reviens dans quelques minutes. »
Lucas hocha docilement la tête. La faible luminosité lui permettait à grand peine de distinguer les traits de son ami. Aussi, il crut à une illusion lorsque, pendant un bref instant, il aperçut le regard d’Aymeric alors qu’il faisait demi-tour. Alors qu’il s’allongeait une fois de plus contre sa sœur, les tentacules du doute l’étreignirent : les yeux d’Aymeric… n’étaient-ils pas rouges ?
*****
Ce fut les mains qui manipulaient ses jambes qui réveillèrent Lucas. Lorsqu’il parvint à ouvrir une paupière, il remarqua que le jour commençait à peine à se lever. Néanmoins, il y avait à présent assez de lumière pour qu’il parvienne à distinguer clairement l’identité de la personne qui semblait examiner attentivement ses genoux.
— ‘rête d’me tripoter… »
Un rire lui répondit. Puis, le visage d’Aymeric apparut dans son champ vision, juste au-dessus de lui, le faisant sursauter.
— Tes genoux sont moches, mais ils devraient survivre sans problème jusqu’au campement. »
Ses yeux bleus grand ouverts, Lucas scruta attentivement ceux de son ami. Ils étaient sombres, presque noirs. Mais il n’y avait aucune trace de la nuance rouge qu’il avait cru apercevoir la veille.
Le voyant le fixer si intensément, Aymeric fronça les sourcils, inquiet.
— Ça ne va pas ? »
Lucas secoua vivement la tête après un sursaut.
— J’ai faim ! » répondit-il avec un sourire, soudainement honteux d’avoir pu imaginer un quelconque point commun entre son amis et les Autres.
Aymeric se redressa, poussant un soupir désespéré.
— Mais y’a plus rien à manger. ‘Faudra qu’on trouve quelque chose sur la route. »
Lucas acquiesça et se redressa à son tour. Il avait oublié ce détail. Son estomac commençait déjà à émettre des objections. Et d’après ce qu’il venait d’entendre, il était loin d’être le seul.
Après avoir jeté un regard circulaire autour de lui, il remarqua que Leya n’était pas revenue. Il interrogea alors son ami du regard. Ce dernier haussa simplement les épaules, comprenant immédiatement la question, avant de répondre :
— Hier soir, elle a voulu explorer la mine. Quand j’ai vu qu’elle ne revenait pas, je l’ai cherchée toute la nuit, mais… »
Un cri étranglé fit taire le reste de ses explications. Sally venait elle-aussi de se réveiller et venait de comprendre la disparition de Leya. Aussitôt, elle s’insurgea :
— Pourquoi tu ne nous as prévenus ? Nous aurions pu la chercher ensemble ! Nous… »
— Parce que vous auriez servi à quelque chose ? » l’interrompit vivement Aymeric.
Sally fut trop choquée pour répondre autrement que par des borborygmes. Lucas ne valait guère mieux. Il avait baissé la tête, honteux. Triste d’avoir perdu un autre compagnon si près de leur but aussi. Mais le doux gémissement de Mélodie qui était en train de s’éveiller l’empêcha de s’empêtrer dans ses sombres pensées. Il se força à plaquer un sourire rassurant sur ses lèvres, puis il s’appliqua à aider sa sœur à se lever. Aymeric les attendait déjà à l’entrée de la mine, prêt à partir.
*****
Ils avaient eu la chance de tomber sur des buissons remplis de mûres n’attendant qu’à être dévorées. Aymeric observait ses compagnons qui étaient littéralement en train de s’en gaver. Même s’il n’avait pas faim, il mangeait lui-aussi quelques fruits pour donner le change, assis sur le sol. Il était heureux qu’ils arrivent bientôt à destination. Comme il l’avait prévu, aucun d’entre eux n’avait remarqué qu’ils avaient changé de cap et qu’ils se dirigeaient à l’opposé de leur campement salvateur. Seule Leya aurait pu encore le trahir. Mais à présent…
Une mûre devant ses yeux interrompit le cours de ses pensées. Prenant le fruit entre ses doigts, il déposa un baiser sur le front de la fillette qui venait de lui faire cette offrande. Cette dernière lui sourit, la bouche et la mâchoire maculées de jus coloré, et retourna à son occupation. Quelques minutes plus tard, Lucas nettoyait rapidement le visage et les mains de Mélodie et le petit groupe reprit la route.
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Lucas suivait docilement Aymeric qui portait Mélodie, laquelle dormait paisiblement dans ses bras. S’il avait été étonné de voir un chalet au lieu d’un campement, il n’avait rien dit. Sans doute avaient-ils trop traîné sur la route et qu’ils allaient s’abriter dans le bâtiment pour la nuit ? En tout cas, ce n’étaient pas ses genoux qui allaient se plaindre. Ils lui faisaient horriblement mal, le faisant clopiner, et il devait serrer les dents pour s’empêcher de gémir. Quant à Sally, elle ne disait rien non plus. Depuis la disparition de Leya, elle agissait comme un automate. Lucas n’avait pas remarqué que l’affection que la jeune femme avait portée à la rouquine avait été réciproque. Apparemment, il s’était lourdement trompé et il regrettait à présent de ne pas avoir davantage soutenu sa compagne. Aussi, ne pouvant rien faire d’autre pour l’instant, il glissa sa main dans la sienne. Sally eut un léger sursaut en sentant la main de Lucas emprisonner la sienne. Elle interrogea le jeune homme du regard, mais ce dernier ne lui répondit que par un léger sourire avant de tourner de nouveau son visage vers le chalet en apparence abandonné, impatient d’y arriver.
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Lucas fut le premier à ouvrir la porte du bâtiment. Lâchant la main de Sally, il alla aussitôt s’asseoir sur le divan poussiéreux qu’il avait aperçu à travers les barreaux de la fenêtre près de la porte d’entrée. La jeune femme le suivit aussitôt, alors qu’Aymeric, après une exploration rapide du chalet, alla déposer Mélodie – toujours endormie – dans l’une des chambres du rez-de-chaussée, non loin du salon envahi par son frère.
Quand Aymeric rejoignit les autres dans le salon, Sally ouvrait la fenêtre, entraînant ainsi une courte et brusque rafale de vent suffisamment puissante pour faire s’envoler une partie de la couche de poussière de la pièce. Surpris, Lucas en inspira et se mit à tousser. Ses yeux se mirent à piquer, quelques grains de poussières s’étant nichés sous ses paupières. Mais malgré ses yeux embués de larmes, il put voir que les deux autres ne valaient guère mieux.
Il fallut quelques minutes pour que les effets de la poussière disparaissent. Mais à partir de ce moment, tout alla si vite que Lucas eut l’impression que tout était irréel. Du moins, c’est ce dont il s’était persuadé dès l’instant où il vit l’iris rouge d’Aymeric et la petite lentille colorée qui était collée contre la joue de son ami.
Quand ce dernier remarqua l’absence du camouflage sur son œil gauche et l’air livide de Lucas, il soupira d’un air résigné et enleva la lentille qui recouvrait son œil droit après avoir éjecté de sa joue l’objet qui l’avait trahi. Et puis, quand Sally se mit à hurler, il se leva et cogna sa tête si rapidement contre les barreaux de la fenêtre, que Lucas devina plus qu’il ne vit ses mouvements.
La seule chose à laquelle il pensa alors, c’était à sa petite sœur. Terrifié, il se leva à son tour et s’élança vers la pièce où reposait Mélodie. Mais il eut à peine le temps de franchir la porte du salon qu’un coup violent à l’arrière de la tête le fit sombrer dans les ténèbres.
*****
Quand il rouvrit les yeux, il était allongé sur un lit – dans une chambre à l’étage, devina-t-il en apercevant le paysage à la fenêtre ornée de barreaux. Il tenta de se redresser, mais sa tête douloureuse l’en empêcha.
— Désolé. Je ne voulais pas te faire de mal. »
Lucas tressaillit au son de la voix qui fit revenir violemment les derniers instants avant sa perte de conscience à ses souvenirs. Aymeric était assis sur une chaise à côté du lit et il tenait sa main gauche entre les siennes. Aussitôt, il se mit à trembler.
— Mélodie… »
— Elle dort toujours. » le coupa Aymeric. « Je ne lui ferais de mal, tu le sais. »
Le silence s’installa de longues secondes avant que la voix incertaine de Lucas ne s’élève de nouveau.
— Tu… Tu es un Autre ? »
Aymeric eut un rire amusé.
— Bien sûr, que veux-tu que je sois d’autre ? »
— Mais… Depuis quand ? »
— Depuis que je suis né. Vous, les humains, vous n’avez jamais trouvé anormal le fait que l’on soit aussi nombreux qu’il y a cinquante ans, alors que nous sommes loin d’être immortels ? » répondit doucement l’Autre, quittant sa chaise pour s’asseoir sur le matelas.
Lucas tenta en vain de s’éloigner, tout en digérant les dernières informations. Son cœur battait à tout rompre et ses dents claquaient légèrement à cause des tremblements qui parcourraient son corps.
— Vous vous reproduisez alors… »
Aymeric confirma d’un hochement de tête et approcha son visage de l’oreille du jeune homme.
— Tu sais, certains d’entre nous ont appris à contrôler nos instincts et à garder notre conscience intacte. Il suffit d’une bonne volonté et d’un ventre bien rempli… »
Il se redressa ensuite et prit un air joyeux en se dirigeant vers la porte, tout en poursuivant :
— Quand j’aurai épuisé toutes les réserves de Sally, je repartirai chasser, ne t’inquiète pas. »
Arrivé à l’entrée de la chambre, il se retourna vers le jeune homme pâle dont les beaux yeux bleus étaient écarquillés d’horreur. Il ouvrait et refermait la bouche, incapable de prononcer le moindre mot. Alors, devinant ses questions silencieuses, Aymeric répondit :
— Toi et ta sœur êtes les seuls humains que je supporte. Alors, j’ai décidé de vous adopter. Cependant… »
La porte s’ouvrit et l’Autre fit un pas dans le couloir avant de poursuivre :
— Trahis-moi, tente ne serait-ce que de t’en aller loin de moi, et sois certain que ce n’est pas toi que je dévorai en premier. »
La porte se referma sur cette ultime menace. Pris de nausées à la vision d’une Mélodie recouverte de sang, Lucas se pencha et vomit le peu du contenu de son estomac.
Ils avaient été près de quatre cents humains au campement de l’Ouest avant l’invasion des Autres par la brèche dans les remparts. Ils étaient encore une cinquantaine lors de leur fuite dans la forêt, à dix kilomètres du campement. Ils étaient une quinzaine lorsqu’ils avaient atteint le pied de la montagne. Il ne restait que sept humains du camp de l’Ouest lorsqu’ils avaient découvert la caverne. Plus que cinq lorsqu’ils s’étaient réfugiés dans la mine. Et quatre seulement quand ils avaient atteint ce chalet.
À présent, ils n’étaient plus que deux humains du campement de l’Ouest, adoptés par un monstre dont il avait fait son meilleur ami.
Un rire joyeux se fit entendre. Sa sœur ne se doutait de rien et jouait avec l’Autre. Le monstre. Son meilleur ami. Qui les dévorerait sans hésitation s’il ne lui donnait pas le change, malgré toutes ses belles paroles.
Lucas se leva alors, malgré ses genoux tremblants et sa tête lancinante. Il plaqua un sourire sur ses lèvres et ouvrit la porte.
And That’s All…?